Toute la guerre avec les Maures venait du fait que ceux-ci, bien qu'ayant connaissance de son existence, refusaient de faire allégeance au dieu cloué. Ils reconnaissaient le père mais pas le fils. Ils avaient aussi des habitudes alimentaires différentes, et une langue différente. Cela leur avait suffi, semble-t-il, à guerroyer sans merci pendant des centaines de récoltes. Une troisième tribu, les Juifs, quoique plus ancienne, avait des coutumes similaires à celles des Maures. Par exemple, ils enlevaient un bout de peau du membre des bébés mâles, peu après la naissance de ceux-ci, refusaient de manger du cochon, ne consommaient de la viande que lorsque celle-ci avait été consacrée par leurs prêtres et abattue selon certains rites. (En revanche, ils pouvaient boire du breuvage noir, ce que les Maures s'interdisaient.) Ils ne pratiquaient pas non plus le culte du dieu cloué, qui avait pourtant jadis été l'un des leurs. Mais, contrairement aux Maures qui avaient été autorisés à rester après la défaite et l'exil de leur dernier roi Boabdil, les Juifs, qui n'avaient ni roi ni royaume, avaient été brutalement chassés d'Espagne, à moins qu'ils n'eussent fait démonstration d'allégeance au dieu cloué et renoncé aux coutumes qui leur étaient propres. Ceux qui étaient restés à ce prix, qu'on appelait conversos, étaient maltraités et toujours suspectés de demeurer fidèles à leurs anciennes croyances. L'Inquisition les persécutait, allant même jusqu'à les brûler. Le tondu Loyola n'approuvait pas cette politique, pas plus que celle qu'il appelait la limpieza de sangre, la pureté du sang qui rendait finalement impraticable le passage d'une tribu à l'autre. « Notre Seigneur Jésus n'est pas dans nos veines, disait-il, il est dans nos cœurs. »
Fort de ces informations, Atahualpa décida qu'il était temps de se chercher des alliés. Il proposa à Charles d'édicter une loi qui autoriserait les différents cultes dans tout son royaume, auxquels il conviendrait simplement d'ajouter le culte du Soleil. Charles Quint, bouche ouverte, sembla d'abord ne pas comprendre de quoi il retournait, bien qu'Higuénamota, s'étant perfectionnée dans son rôle, lui eût parfaitement traduit la proposition de l'Inca. Puis l'empereur à la mâchoire saillante se mit à vociférer d'indignation en crachant comme un lama, et enfin refusa hautement.
Atahualpa n'était pas en mesure de lui imposer ses décrets à l'échelle de l'Empire, ou même de l'Espagne, mais il chargea Chalco Chimac et Pedro Pizarro d'aller faire connaître sa proposition, au moins, aux habitants de Grenade. Elle fit beaucoup parler au sein des ruelles blanches de l'Albaicín, et jusqu'à la colline voisine du Sacromonte, où les effluves de l'Inquisition étaient venus semer la peur et la consternation. On avait commencé par brûler des juifs. Nul n'ignorait ce que cela signifiait : bientôt, on brûlerait des morisques. Les tenants de la religion des Maures, toutefois, concevaient mal la perspective d'élargir le nombre de leurs divinités. « Allah est le plus grand », répétaient-ils à l'envi. D'abord, ils n'avaient aucune intention d'élargir leur panthéon. Et cependant, l'exemple des conversos juifs qu'ils avaient sous les yeux (car ils vivaient en bonne intelligence avec eux) leur donnait à réfléchir : les conversos ne devaient-ils pas adopter les rites et les croyances des maîtres chrétiens ? Et, par surcroît, ne devaient-ils aussi abandonner leurs propres coutumes, sous peine de mort ?
Après tout, « Allah est le plus grand » ne veut pas dire que seul Allah est grand. Leur devise même permettait peut-être la coexistence de leur dieu unique avec d'autres divinités secondaires.
Certains commencèrent à regarder le Soleil autrement.
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