Des vêtements à ma taille, blancs et neufs, étaient posés sur un coffre à proximité du lit. Je passai un short et un polo. J'enfilai des mules de cuir qui attendaient à côté du coffre. Enfin je traversai la pièce et m'avançai sur la terrasse. Le vent était tiède, le ciel très bleu, très haut, et le soleil en plein milieu sonnait comme un clairon. J'abritai mes yeux d'une main en visière. A mes pieds s'étendait un jardin d'épineux. Sur la gauche, argent et saphir, miroitait l'eau d'une piscine. A droite, un ouvrier coiffé d'un turban repassait les bandes blanches sur la latérite rouge vif d'un court de tennis. En contrebas, droit devant, la mer turquoise par endroits hérissée d'aigrettes neigeuses. La maison d'où j'admirais ce panorama était une grande villa mauresque, aux murs d'une blancheur éblouissante. Comme un oiseau informe et grisâtre, une feuille de journal emportée par une saute de vent plus forte traversa mon champ de vision.
-Ah! Le voilà !
Un homme et une femme, d'une cinquantaine d'années l'un et l'autre, en maillot de bain et chemise d'été, étaient attablés sous un parasol, dans l'angle de la terrasse. L'homme se leva à demi pour m'avancer un siège.
- Voici Junie, dit-il en se tournant vers la femme. Quant à moi, appelez-moi Aurèle.
-Julie, Aurèle, bon...
-Non, pas Julie, Junie, corrigea la femme.
-Junie, d'accord...Et moi ?
Ils hochèrent la tête comme s'ils s'étaient attendus à cette question.
-Bien sûr, il vous faut un nom. Lequel vous plairait ?
-Vous ne connaissez pas mon nom ? m'étonnai-je.
Mais d'abord, où sommes-nous ?
Aurèle m'adressa un petit signe apaisant.
-Je suppose qu'en choisissant certains mots et en les mettant dans un certain ordre, on peut répondre aux questions que vous êtes en droit de vous poser, dit Junie. Voyons, ça pourrait donner : "Cher monsieur, vous êtes mort, ici est une manière d'au-delà qui ressemble à Tanger, et vous voilà notre hôte !" C'est ça, non, Aurèle ?
-C'est assez ça, merci, chérie. Mais tu devrais servir une tasse de café à ce jeune homme. Rien de tel pour commencer une bonne journée.
On s'offusquera peut-être que j'aie entendu de tels propos sans broncher, mais je l'ai dit, je me sentais nuageux, floconneux, prêt à accepter les choses comme elles venaient.
- Votre hôte ? A Tanger ?
- Une sorte de Tanger. Toute ville existe aussi de ce côté du miroir... Ce qu'il vous faut comprendre, c'est que tout est comme dans la vie, à bien peu de choses près finalement; de temps en temps on tombe sur un détail non conforme : a forme d'une fêlure à la surface d'une dalle de béton, ou le nombre de fleurs sur une branche de mimosa séchée.
"Un sucre ? Deux ?" demanda Aurèle en s'emparant de la pince à sucre tandis que Junie posait devant moi une tasse de café ornée de filets dorés. Je répondis un, au hasard, car j'avais oublié combien j'en prenais d'ordinaire.
-La mémoire va me revenir ?
-Il peut vous en revenir, des bribes, ou même des pans, dit-il en plongeant un cube de sucre blond dans ma tasse.
-Mais je me souviendrai de mon nom, de ce que je faisais, des gens que...
-Plus ou moins. Ne vous inquiétez pas. Considérez-vous en vacances : piscine, tennis, cheval, excursions...
-Je pourrai sortir, aller en ville ?
-Vous êtes libre comme l'air ! Avalez votre café, et ensuite, piquez donc une tête dans la piscine avant le déjeuner. Pensez à un nom, ce serait commode.
Je finis mon café. Il était bon, et un seul sucre me convenait pour une tasse de cette dimension. C'était un point acquis. Je montrai l'intérieur de mes bras.
-Et ça ?
-Permettez ?
Junie tendit la main, et effleura mes veines ravagées.
-Ces cicatrices ne sont peut-être pas étrangères à votre situation, c'est tout ce qu'on peut dire !
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