Or, notre expérience de la lecture nous a appris qu'un livre pouvait développer la même puissance (au choix : épique, démiurgique ou pro-méthéenne) que Guerre et paix tout en étant...guère épais. Aux livres bien faits, la valeur n'attend pas le nombre de pages. De même que l'insaisissable légèreté d'un haïku, la mélodie d'un quatrain ou l'éclat vibrant d'un simple vers peuvent faire vaciller à tout moment notre entière vision du monde.
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Il y a un critère sur lequel nous nous refusons catégoriquement de juger un livre, c'est à son épaisseur. Pourquoi céder à cette forme de conformisme qui nous pousse à vénérer ces ouvrages qui dépassent les quatre cents pages comme si eux seuls avaient le droit à l'appellation de « livre-monde ». Un peu intimidés par la performance, on admire béatement ces « tentatives d'épuisement » du monde, comme Georges Perec a pu le faire pour un lieu parisien, ces « re-créations entomologiques » et l'avalanche de signes permettant de quadriller le globe à la manière d'une carte à l'échelle 1:1 recouvrant tout le territoire. On loue, au choix, leur « force démiurgique », leur « puissance pro-méthéenne », et de façon un brin pavlovienne, on les qualifie de « roman total » ou de « tour de force »…
Or, notre expérience de la lecture nous a appris qu'un livre pouvait développer la même puissance (au choix : épique, démiurgique ou pro-méthéenne) que Guerre et paix tout en étant...guère épais. Aux livres bien faits, la valeur n'attend pas le nombre de pages. De même que l'insaisissable légèreté d'un haïku, la mélodie d'un quatrain ou l'éclat vibrant d'un simple vers peuvent faire vaciller à tout moment notre entière vision du monde.
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Il avait en lui le désir que crée la véritable substance de la recherche philosophique : dévoiler toutes les assertions cachées des mots, être capable de ne rien épargner de ce qui dans l'innocente banalité est poison invisible, lâcheté, fuite face au conflit réel, paresse mentale ou morale.
Tu sais ma manie du classement et tu te souviens que j'avais désigné le réflexe, la pensée-mode et la paresse comme trois sources de bêtise intelligente. Il faut y inclure un quatrième mécanisme : le bon sentiment. Appelle-le compassion, empathie ou révoltisme, selon les cas. Ce qui, l'autre soir, empêchait mon invité de penser, ce sont ses bons sentiments. Il s'intéresse aux sans-papiers: fort bien et mieux que bien, il se sent responsable (brièvement, certes), il veut agir, bien bien bien. Alors quoi ? Pourquoi nous irrite-t-il ? Pourquoi trouvons-nous quelque chose de bête à son discours ? Parce qu'il a pensé trop court. Il a pensé comment ? En mettant les bons sentiments avant les bœufs.
- Pardon ? m'a demandé Gulliver avec un froncement de sourcils. - Les bons sentiments avant le raisonnement. - Oui, et il faut ajouter qu'ainsi il se dédouane. En donnant de l'argent quand il y a un tsunami et en soutenant les mômes sans papiers, il se dispense de prendre part plus souvent aux combats nécessaires et à long terme, et même d'y penser la plupart du temps. - Oui, je suis d'accord. Ca me rappelle une citation redoutable de Philippe Muray (j'ai sorti mon Clarafontaine) : toute calamité collective est totalitaire, recrutante, racoleuse et embrigadante. Les belles âmes adorent se faire mobiliser, enrégimenter, lever comme des troupes, comme des troupeaux, faire don de leurs précieuses, de leurs charitables, de leurs vertueuses et humanitaires personnes aux causes les plus poignantes. Ainsi existent-elles. Peut-être même n'existent-elles qu'ainsi, nourries au cordon ombilical de la misère des autres, par ces souffrances collectives où elles abolissent du même coup leur individualité. Il appelle cela le militantisme compassionnel. Tu te demandais l'autre jour si toutes les époques provoquaient, comme la nôtre sur nous, des stupeurs et des ahurissements. Je n'en sais rien. Mais ce dont je suis sûr, c'est qu'il manque à nos contemporains la faculté de s'étonner, c'est à dire de s'écrier devant les multiples sottises du monde comme il va 'Pas possible !..." ou "Non mais j'y crois pas !" ou même "Pfff...", un petit "Pfff..." pour marquer la protestation de l'intelligence... Nous souffrons de cela, de l'acquiescement généralisé et mou. Tout passe, tout est gobé, tout le monde croit à l'inéluctable - rien ne surprend. L'étonnement : vertu philosophique cardinale pourtant.
Elle prétend que la liberté est une hygiène morale exigeant une sorte d'entraînement sportif qu'elle appelle Exercice de Constante Vigilance (ECV). Elle pense qu'il est nécessaire de commencer à pratiquer l'ECV dès les premiers temps de l'existence, qu'il faut y former tôt les enfants. Pas de méthode précise : une façon de tendre l'oreille, d'être en alerte, dit-elle aussi. Qui vive ? Es-tu une pensée libre, toi, ou une cristallisation de la doxa ? Le réflexe se transforme progressivement en disposition intérieure, comme la bienveillance ou l'optimisme. Ensuite, adulte, on devient responsable de sa liberté. Responsable, c'est une idée à laquelle elle tient beaucoup. "Qui vive ? L'intelligence, selon moi, c'est d'abord cette qualité qui est à la portée de tous : garder l'esprit en alerte".
Non seulement je n'ai pas su devenir méchant, mais je n'ai rien su devenir du tout: ni méchant, ni gentil, ni salaud, ni honnête - ni un héros, ni un insecte. Maintenant que j'achève ma vie dans mon trou, je me moque de moi-même et je me console avec cette certitude aussi bilieuse qu'inutile : car quoi, un homme intelligent ne peut rien devenir - il n'y a que les imbéciles qui deviennent.
Moi, je n'écris que pour moi seul et je déclare une fois pour toutes que même si j'écris en ayant l'air de m'adresser à des lecteurs, c'est seulement pour faire bien, parce que c'est plus facile. Ce n'est là qu'une forme, une pure forme vide, je n'aurai jamais de lecteurs.
On ne naît pas bon et vertueux, on le devient à force d'étude et de volonté. Rousseau avec le bon sauvage nous a dupés. La nature par elle-même n'est que paresse, veulerie, stagnation. L'éducation fait tout. D'où l'importance du choix de la bonne école. Si nous voulons parvenir jusqu'à l'Être, il nous faut sans cesse être vigilant. Cet état d'inquiétude et d'alarme réclame tous nos soins, notre dévouement et même notre dévotion. Il faut tenir compte de l'invisible pour comprendre le visible. Alors l'inconscient se transforme en conscient, la pesée devient acte et prend forme, l'imaginaire se fait homme. La fonction de l'imaginaire n'est pas de fuir le réel, mais au contraire de produire le réel, ce réel absolu qui consiste à sceller notre union avec le monde qui nous environne, avec les autres hommes et avec Dieu. Supprimer Dieu, le monde devient un désert de sable et les animaux comme les êtres humains disparaissent. Ne subsistent que les forces telluriques, la sauvagerie des volcans et des typhons.
Sans le mystère divin, il n'est pas de poésie. Nous avons besoin de poésie comme de pain et de vin, Déméter et Dionysos sont les images mythiques qui entretiennent en nous l'espoir et la vie. Qu'est-ce que la poésie sinon le pouvoir de recréer le monde en dehors de la science, des spéculations humaines et même de la nature ? L'espace mental des poètes est aussi vaste que celui des astrophysiciens. Celui-ci se fonde sur les mathématiques, celui-là sur le rêve. L'homme est le rêve d'une ombre, dit Pindare, et le monde est le rêve de Dieu. Les hommes de science parlent d'espaces infinis, les poètes de solitudes effrayantes qui confondent l'intelligence et la raison. Pascal n'aurait pas recouru à l'humiliant procédé du pari si la pertinence du discours suffisait à convaincre.
Il trouvait complètement stupide de passer du temps sur un écran qui remplaçait la réalité par le virtuel. Il était persuadé qu'il s'agissait de l'une des nombreuses formes d'hypocrisie qui se répandait sur la planète : cette incapacité à regarder les choses pour ce qu'elles sont vraiment, même si elles nous dégoûtent.
Nos convictions d'aujourd'hui ne vaudront rien demain. Nous mourons tous les soirs et renaissons tous les matins. C'est ainsi que le monde se renouvelle : à chaque instant. Ce n'est pas la constance qui nous fonde, mais l'instabilité, et tous ceux qui cherchent à être cohérents se font des illusions. Tout réside dans le fait d'accepter ce que nous sommes et de nous ouvrir à l'éventail immense de possibilités que la vie nous propose en permanence. Accepter le monde: voilà le secret. Vous vous souvenez de Nietzsche ?
J'aime la raison, mais non pas le rationalisme. La nation est une réalité, mais le nationalisme me hérisse. La matière est vénérable, mais un certain matérialisme est pure cécité. Je ne suis pas de ceux qui agaçaient Victor Hugo et qu'il rembarrait dans Les Travailleurs de la mer (I.1,7) : "De ce qu'un fait vous semble étrange, vous concluez qu'il n'est pas. On a vite fait de dire : c'est puéril. Ce qui est puéril, c'est de se figurer qu'en se bandant les yeux devant l'inconnu, on supprime l'inconnu."
Une élégance supérieure nous déconcerte. Cette absence d’embarras, de prophétisme et de pathétisme ; ces idéaux précis ; ce tempérament entre les curiosités et les puissances, toujours rétabli par un maître de l’équilibre; ce dédain de l’illusionnisme et des artifices, et chez le plus ingénieux des hommes ; cette ignorance du théâtre, ce sont des scandales pour nous. Quoi de plus dur à concevoir pour des êtres comme nous sommes, qui faisons de la « sensibilité » une sorte de profession, qui prétendons à tout posséder dans quelques effets élémentaires de contraste et de résonance nerveuse, et à tout saisir quand nous nous donnons l’illusion de nous confondre à la substance chatoyante et mobile de notre durée ?
Relire, donc, relire après l’oubli, se relire, sans ombre de tendresse, sans paternité; avec froideur et acuité critique, et dans une attente terriblement créatrice de ridicule et de mépris, l’air étranger, l’œil destructeur, c’est refaire, ou pressentir que l’on referait, bien différemment, son travail. L’objet en vaudrait la peine. Mais il n’a pas cessé d’être au-dessus de mes forces.
Et alors, j'ai pris feu dans ma solitude, car l'écriture c'est se consumer...
L'écriture est un incendie qui embrase un grand remue-ménage d'idées et qui fait flamboyer des associations d'images avant de les réduire en braises crépitantes et en cendres retombantes. Mais si la flamme déclenche l'alerte, la spontanéité du feu reste mystérieuse. Car écrire c'est brûler vif, mais c'est aussi renaître de ses cendres. Sortant du sommeil de la nuit, je me suis réveillé dans les flammes.
Tant de beauté me force à rire ! Quel luxe ! quel éclat! quelle vigueur de la couleur inextinguible ! C'est l'Aurore. O Dieu, que ce bleu a donc pour moi de la nouveauté! que ce vert est tendre ! qu'il est frais! et, regardant vers le ciel ultérieur, quelle paix, de le voir si noir encore que les étoiles y clignent. (...) Bois, ô mon coeur, à ces délices inépuisables ! (...) O lumière! noie toutes les choses transitoires au sein de ton abîme. Vienne midi, et il me sera donné de considérer ton règne, Été, et de consommer, consolidé dans ma joie, le jour, - assis parmi la paix de toute la terre, dans la solitude céréale. Pour entrer dans des considérations plus particulières, je dirai que les hommes au milieu desquels je vis inspirent dans leur malheur un sentiment qui n’est pas la pitié. Il y a quelque chose de vrai dans cette idée qu’on n’inspire que ce qu’on éprouve. Or, les paysans de nos contrées ne sont point tendres. Durs aux autres et à eux-mêmes, ils vivent dans une gravité morose. Cette gravité se gagne, et l’on se sent près d’eux l’âme triste et morne. Ce qu’il y a de beau dans leur physionomie morale, c’est qu’ils gardent très pures les grandes lignes de l’humanité. Comme ils pensent rarement et peu, leur pensée revêt d’elle-même, à certaines heures, un aspect solennel. J’ai entendu quelques-uns d’entre eux prononcer en mourant de courtes et fortes paroles, dignes des vieillards de la Bible. Ils peuvent être admirables ; ils ne sont point touchants. Tout est simple en eux, même la maladie. La réflexion n’augmente pas leurs souffrances. Ils ne sont pas comme ces êtres trop réfléchis qui se font de leurs maux une image plus importune que leurs maux eux-mêmes. Ils meurent si naturellement qu’on ne peut s’en inquiéter beaucoup. Enfin j’ajouterai qu’ils se ressemblent tous et que rien de particulier ne disparaît avec chacun d’eux.
C'est d'après Tite-Live que je m'étais fait une image de la guerre. Or, je vous atteste, bois, prés, collines, rives de la Sambre et de la Meuse, cette image était fausse. La guerre, telle que je la fis, consiste à traverser des villages incendiés, à coucher dans la boue, à entendre siffler des balles pendant de longues et mélancoliques factions de nuit; mais de combats singuliers et de batailles rangées, je n'en vis point. Nous dormions peu et nous ne mangions pas. Floridor, mon sergent, ancien garde française, jurait que nous menions "une vie de fête"; il exagérait, mais nous n'étions pas malheureux, car nous avions la conscience de faire notre devoir et d'être utiles à la patrie.
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