Âge : entre cinquante et cinquante-cinq ans. Le mauvais miroir du placard me renvoie une silhouette que je ne reconnais pas sans panique. L’homme arrête sa croissance à vingt ans. Immédiatement après, il vieillit, un long travail de sape qui, selon les cas, donne ses effets aux environs de la cinquantaine. Il me reste des épaules, un torse. En dessous, les choses s’affadissent, la peau boursoufle et il faut lutter chaque jour pour que l’abdomen reste en place. Les jambes se sont trop musclées. Comme tous les solitaires, j’ai aimé la marche, elle a accompagné ma pensée. Elle l’accompagne encore dans les bois quand j’avance à lourdes enjambées parmi les ronciers. Je reste dur et sec quand je me raidis, mais à l’abandon je n’ai plus que dégoût de moi-même à une époque où le corps de toute la jeunesse est devenu si beau qu’il envahit les magazines et tourne à l'obsession. Du visage, ne parlons guère plus : le nez force, les cheveu reculent, une tonsure apparaît, les orbites se creusent, les dents s’abîment. En somme on gagne en caractère ce qu’on perd en grâce. Maigre consolation.
Lieu de naissance : Paris. Quelle indication vague ! Comme si c’était la même chose de naître à la Villette ou au Parc Monceau, d’être de la Bastille ou de Passy. Des races différentes qui ne se mélangent pas et souvent se haïssent quand il ne leur suffit pas de se mépriser. Et je suis si peu à Paris, ayant toujours vécu ailleurs : la Méditerranée, l’Asie, les Amériques, l’Afrique et maintenant l’Irlande. Dans chacun de ces endroits, je suis né une autre fois : à la mer, dans la brousse, au cœur du désert et aujourd’hui dans la lande souffletée par un vent atlantique qui a goût de sel quand on le boit. J’ai connu plusieurs résurrections bien plus importantes que ma naissance à Paris. Le cœur s’enfièvre, l’imagination délire. Un immense amour fraternel vous prend. Et ce n’est pas toujours une déception.
Occupation :Là encore je me demande quelle importance cela peut avoir à l’époque où commence cette histoire, ma rencontre avec Jerry au sortir d’un taillis. Il est assez clair qu'en ce moment, je ne fais rien. Je suis un homme sans occupation, qui marche de longues heures chaque jour, s’est fait un ami, Jerry, lit (j’ai ma vie entière lu avec une frénésie qui a tout d’un coup ici le souffle plus court), écoute de la musique, et en fin, écrit. A la vérité, j'ai toujours écrit, tenu des carnets de notes sur mon travail, rédigé des articles pour des revues. Qu’on se rassure, ces revues étaient pour la plupart, scientifiques ou de vulgarisation scientifique. Avec un peu plus de confiance en moi, j’aurais certainement tenté d’être un écrivain ou au moins un journaliste. J’ai raconté des voyages dans des magazines, pour le plaisir, en marge de mes occupations professionnelles, et, peut-être, pour communiquer à des hommes plus jeunes le goût que j’ai eu pour les grands espaces. On verra plus loin comment l’un de ces reportages joua un rôle dans mes relations avec Taubelman. Je ne sens pas la nécessité absolue de me situer “avant” l’Irlande, de raconter qui j’ai été. La porte est fermée sur un long passé intéressant où j’ai eu la sensation précieuse de vivre en homme libre, privilège poussé maintenant à l’extrême. En respect de Balzac dont c’était une préoccupation dominante lorsqu’il situait un héros, j’ajoute que j’ai d’honnêtes moyens d'existence qui suffisent amplement à mes besoins. Encore une liberté conquise par moi seul et partie de zéro.
Situation sociale : on vous laisse le choix entre quatre possibilités : célibataire, marié, veuf, divorcé. Rayez les mentions inutiles. En quoi, cela regarde-t-il quelqu’un ?J’ai toujours été seul, surtout aux moments où je le paraissais le moins, même avec Marthe.
Domicile : chez Mrs Colleen, route d’Inishgate à Corofin. Je pourrais en dire beaucoup plus sur Mrs Colleen que sur moi-même : une petite dame propre et frisée, aux paupières tombantes. Bas de coton gris et souliers plats à boucles. Le dimanche, pour la messe, elle coiffe un canotier noir à ruban blanc. Elle est la propre dentellière des cols et des manchettes qu’elle porte au cou et aux poignets. Son dentier la gêne pour tous les mots en sh et ses phrases habiles à éviter la difficulté prennent parfois une tournure étrange. Elle est née dans cette maison et on jurerait qu’elle n’a jamais quitté le Comté de Clare, mais interrogez-la : elle parle le thaï. Son mari dirigeait une exploitation de bois précieux à Nakon Ratchima. Elle est restée trente ans en Asie. Elle a chassé le tigre à dos d’éléphant, et montée sur un yak, elle est allée jusqu’à Lhassa. Plus de mille petits Siamois ont été convertis au catholicisme par ses soins. La moitié a communié. Quelques-uns sont restés chrétiens. Nos parlons parfois devant une tasse de thé. Elle a beaucoup apprécié la vie, et ce qui lui reste à vivre, bien que son mari soit mort, est encore une grande joie. Je loue l’aile gauche de son cottage : une chambre, un petit salon, une salle d’eau. Nous partageons la cuisine pour nous cuire des œufs brouillés au bacon ou frire un carrelet. La laideur de cet intérieur m’est complètement indifférente. Il faut que j’y pense pour m'apercevoir des abat-jour en étoffe plissée ornés de glands rouges, des chromos pieux dispersés sur les murs, des chaises gothiques et des fauteuils recouverts de housses grises. Tout de même, j’ai demandé à Mrs Colleen de m’ôter la poupée chinoise du petit salon. Ce visage de porcelaine aux joues lisses et aux yeux bridés finissait par m’obséder. Mrs Colleen a été très mortifiée. La poupée vient d’Hong Kong. Elle a de vrais cheveux. Nous avons heureusement plein de sujets d’entente parfaite. D’abord ma chienne Grouse à laquelle elle prépare des plats de riz frit à la chinoise. Grouse a pour Mrs Colleen des tendresses d’enfant adopté, et je me demande si, dans son for intérieur, Grouse ne me croit pas l’amant ou le mari de ma logeuse. Comment l’en dissuader ? Mrs Colleen passe de grands moments dans son jardin où je l’aide un peu quand un livre me tombe des mains. Le gazon est tondu dès que le soleil brille. Le troisième samedi du mois, Mrs Colleen donne un thé de dames et, à cette occasion, elle m’”emprunte” ses propres cuillers et ses tasses. Il y a deux ans encore, le curé de la paroisse, le père Brett, présidait ces réunions. Après sa mort, il a été remplacé par un jeune curé, le Père Martin, qui a tendance à considérer que les âmes de pécheresse comme celles de Mrs Colleen et ses amies ne méritent pas ses uniques soins. On le voit plus souvent sur le terrain de hockey qu’aux réunions “mondaines” d’Inishgate. Je ne sais pas de quoi Mrs Colleen parle avec les autres dames patronnesses. A travers la cloison, j'entends un pépiement sans la moindre solution de continuité. Les voix se confondent, affectées des mêmes chuintements dus aux dentiers. Avec moi seul, c’est la même chose : Mrs Colleen parle sans arrêt pendant une heure et, à la fin, j’ai l’impression qu’elle n’a rien dit. A force d’insister, j’ai pu lui tirer quelques bribes de souvenirs sur sa vie asiatique, mais il faut les lui arracher un par un. Je crois que ça ne l’intéresse plus du tout et qu’en remettant ses pas de vieille dame dans ses pas de jeune fille, elle a effacé quarante ans d’existence avec feu Mr Colleen.
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