Depuis le premier assaut du tigre et la divulgation par Pak Balam de ses exactions, Wak Katok était en proie à une pression psychologique croissante. Il sentait que la révélation de ses crimes, qu'il avait dissimulés si longtemps, l'avait affaibli. Le second assaut du tigre contre Talib avait amplifié son appréhension. Et à présent, alors qu'il guettait l'animal, ses nerfs étaient encore plus tendus. Qu'arriverait-il si son tir manquait de précision, si le fauve en furie leur sautait dessus ? Il n'était que blessé, si le fauve en furie parvenait à s'enfuir ou mourait d'envie de suggérer à ses compagnons de grimper à la cime d'un arbre, ce qui aurait été plus sûr. Mais il savait que Buyung trouverait sa proposition étrange et insolite : une telle prudence ne leur permettrait pas d'être dans les conditions les meilleures pour une partie de chasse.
Le moment était donc venu de prouver son talent de chasseur et de déployer son courage face au tigre. Et il sentait que pour du fauve qui se rapprochait, il craignait aussi de se montrer mauvais tireur aux yeux de Sanip et de Buyung. Qu'arriverait-il si, au moment où il apercevait l'animal et où il l'entendrait feuler, son corps se tétanisait ? Comme il aurait été soulagé de trouver un prétexte pour confier son fusil à Buyung ! Si ce dernier manquait sa cible, il serait tenu comme unique responsable. Wak Katok pourrait prétendre avoir mal aux mains, avoir des crampes ou des fourmillements. Mais depuis que le danger les menaçait, il n'avait jamais lâché son fusil, sauf en cas d'absolue nécessité. En caresser le canon le rassurait. C'était cette arme qui l'avait élevé au statut de chef et lui avait conféré le pouvoir qu'il exerçait sur ses semblables. Sans elle, il n'était rien. Même si toute sa conduite et son visage manifestaient de la fermeté, de la force et de la concentration, Wak Katok était en réalité inquiet, perplexe et hésitant, profondément en proie au doute. Il avait des crampes aux mains, ses doigts étaient paralysés et la peur lui malaxait le cœur.
L'attente leur paraissait interminable. Ils regardèrent vers le ciel, suivant des yeux la course du soleil, et leur anxiété s'accrut. L'après-midi était bien entamée et si le tigre ne se montrait pas dans la demi-heure à venir, il leur faudrait se remettre en route pour arriver au bivouac avant la tombée du jour. S'ils s'attardaient trop longtemps, ils seraient pris par la nuit en chemin, ce qui augmenterait le danger. Cela dit, regagner leur campement maintenant n'en était pas moins risqué : le tigre pourrait en effet leur barrer le passage sur la piste. Ils ne savaient décidément plus qui était le chasseur et qui était le gibier.
Il faisait chaud. Sous les feuillages, l'air était moite. L'eau s'évaporait lentement du sol imbibé, accentuant encore la chaleur et l'humidité de l'atmosphère. Ils n'osaient pas chasser les moustiques qui les attaquaient et supportaient donc imperturbablement leurs piqûres. De temps à autre, Buyung avait envie de bondir et de hurler, d'écraser violemment les insectes qui se posaient sur ses bras, ses jambes et sa nuque. La tension l'incitait à réagir, mais il était conscient que leur salut dépendait de leur endurance, de leur aptitude à patienter, patienter encore.
Cela n'avait rien de plaisant. Ce n'était pas comme attendre qu'un poisson morde à l'hameçon lors d'une partie de pêche – cela peut durer des heures, mais vous laisse le cœur tranquille et comblé. Ni comme guetter qu'un vol de canards passe au-dessus du marécage dans lequel on est tapi pour se désaltérer à un point d'eau au cœur de la forêt. Ni encore comme se languir de sa bien-aimée en retard à un rendez-vous. Dans ces cas-là, le bonheur se mêle à l'espoir et à l'impatience. Alors que l'attente à laquelle ils étaient soumis à présent était une torture. Ils étaient néanmoins parfaitement conscients qu'ils devaient en passer par cette épreuve pour rester en vie. Aussi demeuraient-ils immobiles.
Pour rester en vie, les hommes sont prêts à tout. Non seulement à sacrifier leurs plaisirs, leur fortune et leur richesse, mais aussi à vendre leur honneur. La vie en ce monde est pleine de délices, tandis que personne ne peut être sûr que les promesses du paradis seront tenues à celui qui a vécu pieusement en multipliant les bonnes œuvres – et encore moins aux autres. C'est pourquoi les hommes s'accrochent à la vie. Même les mendiants les plus misérables s'efforcent, autant que faire se peut, de prolonger leur existence, pourtant pleine d'épines et d'amertume.
Wak Katok, Buyung et Sanip continuaient donc à attendre.
Flux RSS