Parmi les graines qu'il avait semées, il y avait une graine de melon. Deux melons vert pâle poussaient maintenant au fond du champ. Dans son esprit, c'étaient deux sœurs, et il lui semblait qu'il les aimait encore mieux que les potirons et les courges, qu'il considérait comme une bande de frères. Il glissa des tampons d'herbe sous les melons pour que leur peau ne s'abîme pas.
Enfin vint le soir où le premier potiron fut assez mûr pour être cueilli. Il avait poussé avant les autres, et plus vite, au beau milieu du champ; K l'avait repéré comme le premier fruit, l'aîné de la famille. L'écorce était tendre; le couteau s'enfonça sans effort. La chair, bien qu'encore bordée de vert, était d'un orange foncé. Sur le gril en fil de fer qu'il avait fabriqué, il disposa des tranches de potiron au-dessus d'un lit de braises dont l'éclat devint de plus en plus brillant à mesure que l'obscurité s'épaississait. Le parfum de la chair brûlée monta dans le ciel. Reprenant les mots qu'on lui avait appris, les dirigeant non plus vers le haut mais vers la terre sur laquelle il était agenouillé, il pria: "Pour ce que nous allons recevoir, rends-nous vraiment reconnaissants." Il retourna les tranches à l'aide de deux piques en fil de fer et, ce faisant, sentit tout à coup son cœur déborder de gratitude. C'était exactement ce qu'ils avaient décrit : un jaillissement d'eau tiède. Maintenant, c'est fait, se dit-il. Il ne me reste plus qu'à vivre ici paisiblement jusqu'à la fin de mes jours, mangeant la nourriture que mon propre labeur a fait produire à la terre. Il ne me reste plus qu'à être un homme qui soigne la terre. Il porta à sa bouche la première tranche. Sous la peau calcinée, craquante, la chair était tendre et juteuse. Il mastiqua, les yeux pleins de larmes de joie. Le meilleur potiron, pensa-t-il; absolument le meilleur de tous les potirons que j'ai jamais dégustés. Pour la première fois depuis qu'il était arrivé à la campagne, il prenait plaisir à manger. L'arrière-goût de la première tranche laissa dans sa bouche une volupté douloureuse. Il enleva le gril des braises et prit une deuxième tranche. Ses dents mordirent la croûte, entamèrent la pulpe tendre et chaude. Du potiron comme ça, pensa-t-il, du potiron comme ça, je pourrais en manger tous les jours de ma vie, et jamais ne rien vouloir d'autre. Et quelle perfection ce serait avec une pincée de sel - avec une pincée de sel, et une noix de beurre, et un saupoudrage de sucre, et un peu de cannelle par-dessus ! Mangeant la troisième tranche, et la quatrième, et la cinquième, jusqu'à ce que son ventre fût plein, K se délecta au souvenir des saveurs du sel, du beurre, du sucre, de la cannelle, une par une.
Mais la maturation des potirons amenait une nouvelle inquiétude. S'il avait été possible de dissimuler les tiges, les potirons, quant à eux, créaient des creux qui, même de loin, donnaient au champ un aspect bizarre, comme si un troupeau d'agneaux endormis habitait l'herbe haute jusqu'aux genoux. K s'efforça de replier l'herbe par-dessus les potirons mais n'osa pas les recouvrir complètement, car ils avaient besoin pour mûrir du précieux soleil de l'été finissant. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était les cueillir aussi tôt que possible, avant que les tiges soient flétries, parfois même alors que l'écorce offrait encore des tâches vertes, et les emporter.
Les jours devenaient plus courts, les nuits plus froides. Quelquefois K devait porter son manteau noir pour travailler dans le champ; il dormait les pieds enroulés dans un sac et les mains entre les cuisses. Il dormait de plus en plus. Il ne s'attardait plus au-dehors une fois sa besogne finie, assis à regarder les étoiles, à écouter la nuit, il n'allait plus se promener dans le veld; il se fourrait dans son trou et sombrait dans un sommeil profond. Il dormait toute la matinée. Vers midi, il émergeait dans un état intermédiaire, un monde de langueur et de rêves éveillés, baigné de la chaleur douce que dégageait le toit; enfin, au coucher du soleil, il sortait, s'étirait, et descendait jusqu'au lit de la rivière pour couper du bois jusqu'au moment où il ne pouvait plus voir l'encoche qu'il visait.
Il avait creusé une fosse pour son feu, afin qu'on ne pût le voir de loin, et construit un conduit de tirage. Après avoir mangé, il posait sur la fosse deux dalles de pierre qu'il saupoudrait de terre. Les braises restaient ainsi incandescentes jusqu'à la nuit d'après. Dans la terre autour de la fosse, toutes sortes d'insectes se développaient, attirés par la chaleur douce et constante.
Il ne savait pas en quel mois on était; avril, supposait-il. Il n'avait ni tenu le compte des jours ni pris note des phases de la lune. Ce n'était pas un prisonnier ni un naufragé; sa vie près du réservoir n'était pas une condamnation à purger.
Il était devenu une créature du crépuscule et de la nuit, à tel point que ses yeux ne supportaient plus la lumière du jour. Il n'avait plus besoin de suivre les chemins quand il évoluait autour du réservoir. Un sens qui relevait plus du toucher que de la vue, une pression exercée sur ses yeux et sur la peau de son visage l'avertissaient de la présence d'un obstacle. Pendant des heures d'affilée, ses yeux cessaient d'accommoder sur un point, à la façon des yeux des aveugles. Il avait aussi appris à utiliser son odorat. Il emplissait ses poumons de l'odeur fraîche et suave de l'eau montée des profondeurs de la terre. Cette odeur l'enivrait, il ne pouvait s'en lasser. Bien qu'il n'en connût pas les noms, il pouvait distinguer les arbrisseaux les uns des autres à l'odeur de leurs feuilles. Il pouvait flairer la pluie dans l'air.
Mais surtout, comme l'été tirait à sa fin, il apprenait à aimer l'oisiveté, une oisiveté qui ne se réduisait plus à des fragments de liberté récupérés furtivement sur un labeur imposé, à des larcins clandestins savourés assis sur ses talons devant un parterre de fleurs, la binette tenue mollement au bout des doigts desserrés, mais qui était devenue un abandon de soi au temps, à un temps qui coulait lentement comme de l'huile d'un horizon à l'autre sur la face du monde, qui se répandait sur son corps, qui circulait dans ses aisselles et dans son aine, qui frémissait dans ses paupières.
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