N'oubliez pas que c'est la passion qui fait marcher le monde. Vous n'êtes pas analphabète, vous devez le savoir. Sans passion, le monde serait encore vide et informe. Pensez à Don Quichotte. Don Quichotte ne conte pas l'histoire d'un homme dans son fauteuil à bascule qui se désole de l'ennui qui règne dans la Manche. C'est l'histoire d'un homme qui se flanque une cuvette sur la tête et qui grimpe sur le dos de son bon vieux cheval de labour et part en campagne pour accomplir de hauts faits. Emma Rouault, Emma Bovary, sort pour s'acheter de beaux habits alors qu'elle ne sait pas comment elle va les payer. On ne vit qu'une fois, dit Alonso, dit Emma, alors profitons-en ! A vous, Paul. Essayez donc et voyons ce que vous allez nous trouver.
- Voyons ce que je vais trouver pour que vous puissiez me mettre dans un livre.
- Pour que quelqu'un, quelque part, vous mette peut-être dans un livre. Pour que quelqu'un puisse peut-être souhaiter vous mettre dans un livre. Quelqu'un, n'importe qui - pas seulement moi. Pour que vous puissiez valoir la peine qu'on vous mette dans un livre. Prenez de l'envergure, Paul. Vivez en héros. C'est ce que nous enseignent les classiques. Soyez un personnage principal. Sinon, à quoi bon la vie ? Allons. Faites quelque chose. N'importe quoi. Surprenez-moi. Ne vous est-il jamais venu à l'idée que, si votre vie vous semble monotone, limitée et plus morne de jour en jour, c'est peut-être parce que vous ne quittez jamais ce maudit appartement ? Pensez à ceci : quelque part dans la jungle du Maharashtra, à cet instant même, un tigre est en train d'ouvrir ses yeux mordorés, et il ne pense pas du tout à vous ! Il se fiche bien de vous et de tous les habitants de Coniston Terrace. Depuis quand n'êtes-vous pas sorti faire un tour sous le ciel étoilé ? Vous avez perdu une jambe, je sais, et ce n'est pas drôle pour vous de déambuler; mais, passé un certain âge, nous avons tous perdu une jambe, plus ou moins. La jambe qui vous manque n'est qu'un signe ou un symbole, ou un symptôme, je ne sais jamais quel est l'un quel est l'autre, qui dit que nos devenons vieux, vieux, vieux et sans intérêt. Alors à quoi bon se plaindre ? Ecoutez !
Mes amis m'abandonnent comme un souvenir perdu.
Je suis ce que je suis, nul ne le sait, ne s'en soucie.
Moi seul me consume de mes maux.
Vous connaissez ces vers ? John Clare. Prenez garde, Paul : voilà comment vous finirez, comme John Clare, seul, à vous consumer de vos maux. Parce que vous pouvez être sûr que personne d'autre n'en aura rien à faire."
Il ne sait jamais avec cette femme Costello si elle le prend au sérieux ou si elle le mène en bateau. Il se débrouille à peu près avec les Anglais, c'est-à-dire avec les Anglo-Australiens. C'est avec les Irlandais qu'il a toujours eu du mal, et avec la composante irlandaise en Australie. Il voit bien que quelqu'un pourrait vouloir faire de lui et de Marijana, l'homme au moignon et la leste dame des Balkans, des figures comiques. Mais, malgré toutes ses railleries, la comédie n'est pas tout à fait ce que Costello semble avoir en tête pour lui, et c'est cela qui le déconcerte, c'est cela qu'il appelle l'"élément irlandais".
"Nous dvrions rentrer, dit-il.
-Non, pas encore. Ô douce nuit...C'est quoi la suite ?
-Je ne sais pas.
-Ô douce nuit, ô tatata, tatata. Comment se fait-il à votre avis que je me retrouve coincée avec un homme si peu curieux, si peu audacieux que vous ? Pouvez-vous m'expliquer ça ? Est-ce que cela ne tient qu'à la langue anglaise, au fait que vous n'avez pas assez confiance en vous pour agir dans une langue qui n'est pas la vôtre ? Vous savez, depuis que vous m'avez rappelé votre passé français, je tends l'oreille quand vous parlez. Et, oui, vous avez raison : vous parlez anglais, vous pensez probablement en anglais, il se peut même que vous rêviez en anglais, cependant l'anglais n'est pas votre vraie langue. Je dirais même que l'anglais est pour vous un travestissement, un masque, cela fait partie de votre carapace de tortue. A la façon dont vous parlez, je vous jure que j'entends que les mots sont choisis, l'un après l'autre, tirés de la boîte-à-mots que vous trimbalez partout avec vous, et mis en place. Ce n'est pas ainsi que parle un natif authentique, quelqu'un qui est né dans la langue.
-Et comment parle un natif ?
-Avec le cœur. Les mots montent en lui et il les chante, il les accompagne de son chant. Pour ainsi dire.
-Je vois. Me suggérez-vous de retourner au français ? De chanter Frère Jacques ?
-Ne vous moquez pas de moi, Paul. Je ne parle pas de retourner au français. Il y a longtemps que vous avez perdu tout contact avec le français. Tout ce que je dis, c'est que vous parlez comme un étranger.
-Je parle français comme un étranger parce que je suis un étranger. Je suis un étranger de nature, j'ai été un étranger toute ma vie. Et je ne vois pas pourquoi je devrais m'en excuser. S'il n'y avait pas d'étrangers, il n'y aurait pas de natifs.
- Etranger de nature ? Non, ce n'est pas ça, ne mettez pas ça sur le compte de votre nature. Vous avez une très bonne nature, quoique un tantinet sous-développée. Non, plus je vous écoute, plus je suis convaincue que votre caractère est tout entier dans votre façon de parler. Vous parlez comme un livre. Il fut un temps où vous étiez un petit garçon sage et pâlot -je vous vois très bien- qui prenait les livres trop au sérieux. Et vous l'êtes resté.
-Je suis resté quoi ? Pâlot ? Sage ? Sous-développé ?
-Un petit garçon qui a peur qu'on le trouve drôle quand il ouvre la bouche. Je vais vous faire une proposition, Paul. Mettez la clé sous la porte et dites adieu à Adélaïde. Adélaïde ressemble trop à un cimetière. La vie ici n'a plus rien à vous offrir. Venez plutôt habiter chez moi à Carlton. Je vous donnerai des leçons de langue. Je vous apprendrai à parler avec le cœur. Une leçon de deux heures tous les jours, six jours par semaine; le septième jour nous pourrons nous reposer. Je vous ferai la cuisine. Pas en cordon-bleu comme Marijana, mais ça fera l'affaire. Puis, après dîner, si le cœur vous en dit, vous pourrez me raconter d'autres histoires puisées dans votre précieux répertoire, que je vous raconterai à mon tour sous une forme plus alerte et tellement améliorée que vous aurez peine à les reconnaître. Quoi d'autre ? Pas de plaisirs grossiers - vous serez content de le savoir. Nous serons aussi purs que les anges du paradis. Par ailleurs, je prendrai soin de vous; et en retour peut-être apprendrez-vous à prendre soin de moi. Le moment venu, vous pourrez être celui qui me fermera les yeux et me mettra du coton hydrophile dans les narines, et récitera une courte prière sur mon corps. Ou vice versa, si c'est moi qui reste. Qu'est-ce que vous en dites ?
-J'en dis que cela ressemble au mariage.
-Oui, c'est bien ça. Une sorte de mariage. Mariage de compagnie. Paul et Elizabeth. Elizabeth et Paul. Compagnons de route. Ou si Carlton ne vous dit pas, nous pourrions acheter un camping-car et sillonner le continent pour admirer le paysage. Nous pourrions même prendre un avion pour la France. Qu'est-ce que vous dites de ça ? Vous pourriez me faire voir les coins que vous fréquentiez jadis, les Galeries Lafayette, Tarascon, les Pyrénées. Ce n'est pas le choix qui manque. Alors, qu'en dites-vous ?
Elle est peut-être irlandaise, mais elle a l'air sincère, ou à moitié sincère. Maintenant à son tour.
Il se lève et se tient debout, appuyé contre la table devant elle. Peut-il , pour une fois, faire chanter sa voix ? Il ferme les yeux, fait le vide dans sa tête, attend que les mots lui viennent.
"Pourquoi moi, Elizabeth ? sont les mots qui viennent. Parmi tous es gens qu'il y a au monde, pourquoi moi ?
Les mêmes mots usés, la même vieille chanson décevante. Il ne peut pas aller au-delà. Mais, tant que sa question restera sans réponse, ce qui dans son cœur chante sera bloqué.
Elizabeth Costello se tait.
"Je ne suis que scories, Elizabeth, un métal vil. Je ne suis pas rachetable. Je ne peux vous être d'aucune utilité, ni à vous ni à quiconque. Je n'ai aucune valeur. Trop pâle, trop froid, trop effrayé. Qu'est-ce qui vous a fait me choisir ? Qu'est-ce qui vous a donné à penser que vous pourriez faire quelque chose de moi ? Pourquoi restez-vous avec moi ? Parlez !"
Elle parle.
"Vous étiez fait pour moi, Paul, comme j'étais faite pour vous. Est-ce que cela suffira pour l'instant ou voulez-vous que je vous le dise plenu voce, à pleine voix ?
-Dites-le à si pleine voix que même un pauvre abruti comme moi pourra comprendre.
Elle s'éclaircit la gorge.
"Paul Rayment est né pour moi seule, et moi pour lui. Lui a le pouvoir de conduire, moi de suivre, lui d'agir, moi d'écrire. Il vous en faut plus ?
-Non, ça suffit. Maintenant, permettez-moi de vous poser une question sans détour madame Costello : êtes-vous réelle ?
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