Ce qui me gênait le plus, c’était l’écart entre leurs phrases et les choses. Ils disaient, ne fût-ce qu’à eux-mêmes, des paroles qu’ils ne maintenaient pas. « Maintenir » : c’était mon verbe préféré à dix ans. Il comportait la promesse de tenir par la main, maintenir. Ça me manquait. En ville, mon père n’aimait pas me prendre par la main, pas dans la rue, si j’essayais il dégageait sa main pour la glisser dans sa poche. C’était un refus qui m’apprenais à rester à ma place. Je le comprenais parce que je lisais ses livres et je connaissais les nerfs et les pensées qui étaient derrière les gestes.
Je connaissais les adultes, à part un verbe qu’ils poussaient jusqu’à l’exagération : « aimer ». Son emploi m’agaçait. En sixième, la grammaire latine l’utilisait pour étudier la première conjugaison, avec l’infinitif en –are. Nous récitions les temps et les modes d’« aimer » en latin. C’était une friandise obligatoire pour moi indifférent à la pâtisserie. « Aime », l’impératif, m’irritait plus que tout.
Au plus fort du verbe, les adultes se mariaient, ou bien se tuaient. Le verbe « aimer » était responsable du mariage de mes parents. Ma sœur et moi étions en effet, une des étranges conséquences de la conjugaison. A cause de ce verbe, ils se disputaient, ils se taisaient à table, on entendait les bouches mastiquer.
Dans les livres, il y avait une grande agitation autour du verbe « aimer ». En tant que lecteur, j’y voyais un ingrédient des histoires, au même titre qu’un voyage, un crime, une île, une bête fauve. Les adultes exagéraient avec cette monumentale antiquité, reprise telle quelle du latin. La haine, oui, je la comprenais, c‘était une contamination de nerfs étirés jusqu’à leur point de rupture. La ville ingurgitait la haine, elle l’échangeait avec un bonjour de hurlements et de couteaux, elle la jouait au loto. Ce n’était pas celle d’aujourd’hui, dirigée contre les pèlerins du Sud, méridionaux, tziganes, africains. C’était une haine d’humiliation, de piétinés chez eux et de pestiférés à l’étranger. Cette haine mettait du vinaigre dans les larmes.
Autour de moi, je ne voyais ni ne connaissais le verbe « aimer ». Je venais de lire Don Quichotte en entier et il m’avait renforcé dans cette idée Dulcinée était du lait caillé dans le cerveau de l’héroïque chevalier Ce n’était pas une dame et elle s’appelait Aldonza. J’appris après que pour les lecteurs c’est un livre amusant. Je le prenais à la lettre et la raclée qu’il devait subir à tous les chapitres me faisait pleurer de rage.
Ses cinquante ans hardis et décharnés étaient alors à mes yeux un âge vertigineux pour celui qui frôle l’abîme en somnambule. Je tremblais pour Quichotte d’un chapitre à l’autre. Seule ma malice de lecteur me rassurait : le livre avait encore des centaines de pages, il ne pouvait pas mourir au début. L’écrivain qui rouait de coups sa créature me faisait verser des larmes de colère. Et après les rossées, les défaites, comme punition supplémentaire il lui ouvrait les yeux, l’espace d’une seconde, pour lui montrer sa misérable réalité. Mais en fait, du haut de mes dix ans, je savais que c’était lui, Quichotte, qui avait raison : rien n’était tel qu’il semblait. L’évidence était une erreur, partout il y avait un double fond et une ombre.
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