Toutes les expressions familières, juteuses, précises et colorées étaient bannies, tous les mots pittoresques comme goinfre, baguenauder, tourlourou, cocasse, etc., et tous ceux qui, bien qu'honnêtes, contenaient une évocation qui choquait, tels que cul-de-lampe, vesse-de-loup, fesse-mathieu, attrape-nigaud, trou-madame, sans compter, bien sûr, les obscénités, les jurons et l'argot. Grand-mère reprit un jour aigrement mon père qui avait dit : un cul-de-jatte. "Et comment m'exprimer autrement ? _ Un infirme, Gustave." Entre la ceinture et les genoux, le corps devenait nuée.
Donc Trognon brillait de tous les feux de l'interdit. Ensuite il rimait à plaisir avec grognon, rognon (autre vocable suspect), oignons, compagnon et mille assonances. Chaque fois que nous apprenions un mot nouveau, naissait un couplet. Guignon ne nous donna pas le tremblement, mais pognon m'éblouit. Marina, qui me l'avait appris la veille, le tenait du Chasseur ! J'avais compris que c'était un riche tissu, velours ou soie, car Marina m'avait dit : "Il en faut du pognon pour voir le pape."
Une chasuble, une simarre de pognon ! Pourquoi pas ! Et j'improvisai :
C'est la pauvre Trognon
Qui traîne la savate.
Quand elle trouve du pognon,
Elle s'en fait une cravate.
Et avec Lucien, sur l'air de Cadet Rousselle :
Ah! Ah! Ah! oui vraiment!
C'est un bijou que la Trognon !
Nous répétâmes alors plusieurs fois le couplet pour en garder la mémoire et en enrichir à jamais la geste Baimbochon-Dufresnoy. Mais ce n'était pas assez : le démon de la provocation me poussa. Je courus jusque sous les fenêtres du bureau, Lucien sur mes talons; mais il se hâta de déguerpir quand il comprit mon audace : je chantai le nouveau couplet pour Grand-mère. Il me fallut même le répéter pour que la catastrophe arrivât. La fenêtre s'ouvrit, Grand-mère parut : elle la bouchait tout entière.
- Malheureux enfant !
Sans qu'elle eût besoin de m'en donner l'ordre, la fascination de mon malheur m'amena devant elle : il me plaisait que le mot nouveau que m'avait offert le Chasseur scandalisât ma grand-mère. Maman pleurait en me regardant : elle renonçait à deviner pourquoi j'étais sorti de mon caractère. Sa vue devait m'attendrir : j'étais tellement possédé que cela ne me fit nul chagrin.
Flux RSS