Bayard interroge Simon du regard. Simon lui souffle à l’oreille que ce n’était pas un début de phrases qu’avait murmuré Barthes, mais des initiales: “LC” pour Logos Club. Bayard fait une moue impressionnée, Simon hausse les épaules modestement. La voix continue à chauffer la salle :
“Il est beau, mon zeugme ! Elle est belle, mon asyndète ! Mais il y a un prix à payer. Ce soir, encore, vous connaîtrez le prix du langage. Car telle est notre devise, telle devrait être la loi sur terre : Nul ne parle impunément ! Au Logos Club, on ne paie pas de mots, n’est-ce pas mes chéris ?”
Bayard aborde un vieil homme aux cheveux blancs auquel il manque deux phalanges à la main gauche. Sur un ton qui se veut le moins professionnel, mais non pas non plus touristique, il demande : “Qu’est-ce qui se passe, ici ?”Le vieil homme le dévisage sans hostilité : “C’est la première fois ? Alors, je vous conseille de regarder. Ne vous précipitez pas pour vous inscrire. Vous avez tout le temps d’apprendre. Écoutez, apprenez, progressez.
- M’inscrire ?...
- Vous pouvez toujours faire un match amical, bien sûr, ça n’engage à rien, mais si vous n’avez jamais vu de session, il vaut mieux que vous restiez spectateur. L’impression que vous laisserez à votre premier combat posera les fondements de votre réputation, et la réputation est un élément important : c’est votre ethos.”
Il tire sur sa cigarette coincée entre ses doigts mutilés tandis que le chauffeur de salle, invisible, caché dans quelque coin sombre sous les voûtes de pierre, continue à s’époumoner : “Gloire au Grand Protagoras ! Gloire à Cicéron ! Gloire à l’Aigle de Meaux !” Bayard demande à Simon qui sont ces gens. Simon lui dit que l’Aigle de Meaux, c’est Bossuet. Bayard a de nouveau envie de le gifler.
“Mangez des cailloux comme Démosthène ! Vive Périclès ! Vive Churchill! Vive de Gaulle ! Vive Jésus ! Vive Danton et Robespierre ! Pourquoi ont-ils tué Jaurès ?”
Ceux-là, Bayard les connaît, à part les deux premiers.
Simon demande au vieil homme quelles sont les règles du jeu. Le vieil homme leur explique : tous les matchs sont des duels, on tire un sujet, il s'agit toujours d'une question fermée à laquelle on peut répondre par oui ou par non, ou bien une question de type "pour ou contre" de façon que les deux adversaires puissent défendre des positions antagonistes.
"Tertullien, Augustin, Maximilien avec nous !" crie la voix.
La première partie de la soirée est constituée de matchs amicaux. Les vrais matchs sont à la fin. En général, il y en a toujours un, parfois deux, trois c'est assez rare mais ça arrive. En théorie, le nombre de matchs officiels n'est pas limité mais, pour des raisons apparemment évidentes que le vieil homme juge inutile de leur préciser, les volontaires ne se bousculent pas.
"Disputatio in utramque partem ! Que la controverse commence ! Et voici deux beaux parleurs, qui vont s'affronter sur cette gouleyante question : Giscard est-il fasciste ?" Cris et sifflets dans la salle. "Que les dieux de l'antithèse soient avec vous !"
Un homme et une femme prennent place sur l'estrade, chacun derrière un pupitre, face au public, et se mettent à gribouiller des notes. Le vieil homme explique à Bayard et Herzog : "Ils ont cinq minutes pour se préparer, puis ils font une présentation où ils exposent leur point de vue et les grandes lignes de leur argumentaire, et ensuite ils engagent la dispute. La durée de la rencontre est variable et, comme à la boxe, le jury peut sonner la fin du match à tout moment. Celui qui parle en premier a un avantage car il choisit la position qu'il va défendre. L'autre est obligé de s'adapter et de défendre la position inverse. Pour les matchs amicaux qui opposent des adversaires de même grade, on tire au sort celui qui commence. Mais dans les combats homologués, qui mettent aux prises des adversaires de rangs différents, c'est le grade le plus faible qui commence. Là, vous voyez le genre de sujets, c'est une rencontre de niveau 1. Les deux, là, c'est des parleurs. C'est le grade le plus bas dans la hiérarchie du Logos Club. Des troufions, en somme. Au-dessus, vous avez les rhéteurs, et ensuite les orateurs, les dialecticiens, les péripatéticiens, les tribuns et tout en haut, les sophistes. Mais ici, on dépasse rarement le niveau 3. Les sophistes, on dit qu'ils sont très peu nombreux, une dizaine, et qu'ils ont tous des noms de code. A partir du niveau 5, c'est très cloisonné. Il y en a même qui disent que les sophistes n'existent pas, qu'on a inventé le niveau 7 pour donner aux gars du Club une espèce de but inaccessible, qu'ils fantasment sur une idée de perfection inatteignable. Moi, je suis sûr qu'ils existent. A mon avis, de Gaulle en faisait partie. C'était peut-être même le Grand Protagoras en personne. On dit que le président du Logos Club se fait appeler comme ça. Moi, je suis un rhéteur, j'ai été orateur une année, mais je me suis pas maintenu." Il lève sa main mutilée. "Et ça m'a coûté cher."
La joute commence, il faut se taire, et Simon ne peut pas demander au vieil homme ce qu'il entend par "vrai match". Il observe le public: majoritairement masculin, tous les âges et tous les types sont représentés. Si le club est élitiste, le tri ne se fait apparemment pas sur des critères financiers.
La voix bien timbrée du premier joueur retentit, qui explique qu’en France, le Premier Ministre est un fantoche; que l’article 49-3 châtre le Parlement qui n’a aucun pouvoir; que de Gaulle était un aimable monarque en comparaison de Giscard qui concentre tous les pouvoirs, y compris la presse; que Brejnev, Kim Il-sung, Honecker et Ceausescu, au moins, ont des comptes à rendre à leur parti; que le président des Etats-Unis possède beaucoup moins de pouvoir que le nôtre et que si le président du Mexique n’est pas rééligible, le nôtre, si.
En face, c’est une jouteuse assez jeune. Elle répond qu’il suffit de lire les journaux pour vérifier qu’on n’est pas dans une dictature (ainsi quand Le Monde titre, encore cette semaine, en parlant du gouvernement, “Pourquoi avoir échoué dans tant de domaines” : on a connu censures plus sévères) et elle en veut pour preuve les éructations de Marchais, Chirac, Mitterrand etc. Pour une dictature, la liberté d’expression se porte assez bien. Et puisqu’on a évoqué de Gaulle, rappelons-nous ce qu’on disait de lui : de Gaulle fasciste. La Ve République fasciste. La Constitution fasciste. Le Coup d’Etat permanent etc. Sa péroraison : “Dire de Giscard qu’il est fasciste est une insulte faite à l’Histoire; c’est cracher sur les victimes de Mussolini et d’Hitler. Allez demander aux Espagnols ce qu’ils en pensent. Allez demander à Jorge Semprun si Giscard, c’est Franco ! Honte à la rhétorique quand elle trahit la mémoire !” Applaudissements nourris. Après une brève délibération, les juges déclarent la jouteuse vainqueur. La jeune femme, ravie, serre la main de son adversaire et se fend d’une petite révérence au public.
Les joutes se succèdent, les candidats sont plus ou moins heureux, le public applaudit ou conspue, ça siffle, ça crie, puis on arrive au clou de la soirée, la “joute digitale”.
Sujet : L’écrit contre l’oral.
Le vieil homme se frotte les mains : “Ah! Un méta-sujet ! Le langage qui parle du langage, il n’y a rien de plus beau. Moi, j’adore ça. Vous voyez, le niveau est affiché sur le tableau : c’est un jeune rhéteur qui défie un orateur pour lui prendre sa place. C’est donc à lui de commencer. Je me demande ce qu’il va choisir comme point de vue. Il y a souvent une thèse plus difficile que l‘autre mais alors justement on peut avoir intérêt à la prendre si on veut impressionner le jury et le public. Inversement, les positions les plus évidentes peuvent être moins payantes parce qu’on risque d’avoir plus de mal à briller dans l’argumentation, on va énoncer des banalités et le discours sera moins spectaculaire…”
Le vieil homme se tait, ça commence, tout le monde écoute dans un silence fébrile, l’aspirant orateur prend la parole d’un air décidé:
“Des religions du Livre ont forgé nos sociétés et nous avons sacralisé les textes : Tables de la Loi, dix commandements, rouleaux de la Torah, Bible, Coran etc. Il fallait que ça soit gravé pour que ce soit valable. Je dis : fétichisme. Je dis : superstitions. Je dis : dogmatisme.
Ce n’est pas moi qui affirme la supériorité de l’oral mais celui qui nous a faits tels que nous sommes, ô penseurs, ô rhéteurs, le père de la dialectique, notre ancêtre à tous, l’homme qui, sans jamais avoir écrit, a posé les bases de toute la pensée occidentale.
Souvenez-vous ! Nous sommes en Egypte, à Thèbes, et le roi demande : à quoi sert l’écriture ?Et le dieu répond : c’est le remède ultime contre l’ignorance. Et le roi dit : au contraire ! En effet, cet art produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’ont appris parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire. La remémoration n’est pas la mémoire et le livre n’est qu’un pense-bête. Il ne donne pas la connaissance, il ne donne pas la compréhension, il ne donne pas la maîtrise.
Pourquoi ces étudiants auraient-ils besoin de professeurs, si tout s’apprenait dans les livres ? Pourquoi ont-ils besoin qu’on leur explique ce qui est écrit dans les livres ? Pourquoi y a-t-il des écoles et pas juste des bibliothèques ? C’est que l’écrit seul jamais ne suffit. Toute pensée est vivante à condition qu’elle s’échange, elle n’est pas figée ou bien elle est morte. Socrate compare l’écriture à la peinture : les êtres qu’engendre le peinture se tiennent debout comme s’ils étaient vivants, mais qu’on les interroge, ils restent figés dans une pise solennelle et gardent le silence. Et il en va de même pour les écrits. On pourrait croire qu’ils parlent; mais si on les interroge, parce qu’on souhaite comprendre ce qu’ils disent, ils répéteront toujours la même chose, au mot près.
Le langage sert à produire un message, qui ne prend sens que dans la mesure où il y a un destinataire. Je vous parle en ce moment, vous êtes la raison d’être de mon discours. Seuls les fous parlent dans le désert. Encore le fou se parle-t-il à lui-même. Mais un texte, à qui parle-t-il ? A tout le monde ! Donc à personne. Quand une fois pour toutes il a été écrit, chaque discours passe indifféremment auprès de ceux qui s’y connaissent comme auprès de ceux dont ce n’est point l’affaire, sans savoir quels sont ceux à qui il doit, ou non, s’adresser. Un texte qui n’a pas de destinataire précis est une garantie d’imprécision, de propos vagues et impersonnels. Comment un message pourrait-il convenir à tout le monde ? Même une lettre est inférieure à n’importe quelle conversation: elle est écrite dans un certain contexte, elle est reçue dans un autre. Ailleurs, plus tard, la situation de l’auteur et celle du destinataire ont changé. Elle est déjà obsolète, elle s’adressait à quelqu’un qui n’existe plus, et son auteur n’existe pas davantage, disparu dans le puits du temps, sitôt cachetée l’enveloppe.
Alors voilà : l’écrit, c’est la mort. La place des textes est dans les manuels scolaires. Il n’y a de vérité que dans les métamorphoses du discours, et l’oral seul est suffisamment réactif pour rendre compte à vitesse réelle du cours éternel de la pensée en marche. L’oral, c’est la vie : je le prouve, nous le prouvons, rassemblés aujourd’hui pour parler et écouter, pour échanger, pour discuter, pour contester, pour créer ensemble de la pensée vivante, pour communier dans le mot et l’idée, animés par les forces de la dialectique, vibrant de cette vibration sonore qu’on appelle la parole et dont l’écrit n’est somme toute que le pâle symbole : ce que la partition est à la musique, rien de plus. Et je finirai par une ultime citation de Socrate, puisque je parle sous son haut patronage : “des semblants de savants, au lieu d’être des savants”, voilà ce que produit l’écriture.
Merci de votre attention.
Applaudissements fournis. Le vieux a l’air emballé: “Ah ah! Il connaît ses classiques, le gosse. Son truc, c’est du solide. Socrate, le mec n’a jamais écrit un bouquin, une valeur sûre, dans le milieu ! C’est un peu le Elvis de la rhétorique, hein. Enfin, tactiquement, il a joué la sécurité parce que défendre l’oral, c’est légitimer l’activité du Club, évidemment : la mise en abyme ! L’autre va devoir répondre maintenant. Il faut qu’il trouve un truc solide sur lequel s’appuyer, lui aussi. Moi, je la ferais bien à la Derrida : démonter tout le truc du contexte, là, expliquer qu’une conversation n’est pas plus personnalisée qu’un texte ou qu’une lettre, parce que personne, quand il parle, ou quand il écoute, ne sait jamais vraiment qui il est ni qui est son interlocuteur. Il n’y a jamais de contexte, c’est un attrape-couillon, le contexte n’existe pas : voilà le cap ! En tout cas, ce serait mon axe de réfutation. Il faut démolir ce bel édifice, et ensuite, bon, il faut juste être précis : la supériorité de l’écrit, ça fait un peu question de cours, vous voyez, c’est assez technique, mais c’est pas folichon. Moi ? Oui, j’ai suivi les cours du soir à la Sorbonne. J’étais facteur. Ah! Chut ! Chut ! Allez mon gars, montre-nous que t’as pas volé ton rang !”
Et toute la salle fait chut quand l’orateur, un homme plus âgé, grisonnant, plus posé, moins fougueux dans son langage corporel, prend la parole. Il regarde le public, son adversaire, le jury, et il dit juste, en levant l’index:
“ De Platon !”
Puis il se tait, suffisamment longtemps pour produire le malaise qui accompagne un silence qui dure. Et quand il sent que le public se demande pourquoi il gaspille ainsi de précieuses secondes sur son temps de parole, il reprend:
“Mon honorable adversaire a attribué sa citation à Socrate, mais vous avez corrigé de vous-mêmes, n’est-ce pas ?”
Blanc.
“Il voulait dire Platon. Sans les écrits duquel Socrate, sa pensée, et sa magnifique apologie de l’oral dans Phèdre, que mon honorable adversaire nous a restituée dans sa quasi-intégralité, nous seraient restés inconnus.”
“Merci de votre attention”. Il se rassoit.
Toute la salle se tourne alors vers son adversaire. Il peut, s’il le souhaite, reprendre la parole et engager la dispute mais, livide, il ne dit rien. Il n’a pas besoin d’attendre le verdict des trois juges pour savoir qu’il a perdu.
Lentement, courageusement, le jeune homme s’avance et pose sa main à plat sur la table des jurés. Toute la salle retient son souffle. Ceux qui fument tirent nerveusement sur leur cigarette. Chacun croit entendre l’écho de sa propre respiration.
L’homme assis au milieu lève un hachoir et lui tranche le petit doigt d’un coup sec.
Le jeune homme ne pousse pas un cri mais se plie en deux. On vient immédiatement le soigner et le panser dans un silence de cathédrale. On ramasse le bout de doigt au passage, mais Simon ne voit pas si on le jette ou si on le garde quelque part pour l’exposer dans des bocaux avec des étiquettes sur lesquelles on inscrira la date et le sujet.
La voix retentit à nouveau: “Hommage aux jouteurs !” Le public psalmodie: “Hommage aux jouteurs.”
Dans le silence de la cave, le vieil homme explique à voix basse : “En général, quand on perd, il se passe un peu de temps avant qu’on retente sa chance. C’est un bon système, ça évite les challenges compulsifs.”
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