Jusqu'à présent, je ne suis pas parvenu à me convaincre qu'un des livres que j'aurais écrits ou lus pourrait changer la vie. Dans le premier cas, ce serait faire preuve d'arrogance et de bêtise, dans le second, d'une confiance excessive et, une fois encore, de bêtise. Je dois néanmoins admettre que quelques-uns me donnent le vertige, dans un sens ou un autre. J'ai fini par considérer ceux que je lisais en boucle comme de vieux amis. Je n'a cessé d'affirmer que j'avais appris de tous les livres, et de certains d'entre eux les choses les plus profondes. Pourtant, je serais bien incapable de dire tout ce que j'ai trouvé au fil de ces millions de pages, lues pour diverses raisons qui souvent ne se recoupent pas. Ce que je sais, c'est que d'une ligne à l'autre j'ai toujours cherché quelque chose et que je me suis rendu compte assez vite qu'une telle quête était une sorte de pulsion aussi versatile que le chant des oiseaux, qui pouvait devenir une forme d'existence en soi.
Aussi suis-je fier d'avoir senti à un âge qu'on peut considérer comme jeune encore que ni lire ni écrire ne pouvaient être une authentique libération. On a le droit d'avoir une croyance, je ne vois rien d'étrange à cela. En revanche, croire en ses croyances ne mène nulle part.
On peut sans doute voir là le résultat de mes efforts pour inscrire dans la rationalité ma relation profonde avec le livre, avec les livres. Il est assez banal de se soucier de faire passer la maladie dont on est affecté pour quelque chose de normal. Si l'un des innombrables objets utiles ou inutiles, façonnés par la main de l'homme, s'immisçait aux dépens d'autres artefacts au cœur d'une vie, lui imposant avec une puissance incontestable un rituel permanent fait de mille petits gestes dans un espace sacré, je n'aurais aucune objection à formuler, pourvu que cela puisse expliquer ma singularité et ma passion. En revanche, je refuse ouvertement de m'attribuer le mérite du livre et de la symbolique particulière dont je l'ai chargé. L'écriture, la lecture, la bibliophilie sont devenues si banales de nos jours, qu'elles ne peuvent plus être considérées comme un choix excentrique. Si mon souci avait été de me couper de mes semblables, j'aurais choisi de l'abandonner. Cependant, je suis entouré de lettrés, dont chacun possède une bibliothèque, plus ou moins grande, plus ou moins ordonnée, plus ou moins riche que la mienne. Je n'ai jamais essayé de sortir de ce monde. Bien plus, j'ai tout fait pour y demeurer, jusqu'à m'y perdre.
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