A dix-huit ans, il avait adopté l’attitude des existentialistes, toujours une cigarette aux lèvres, un air pénétré, vêtu d’un manteau de feutre à carreaux, l’haleine assombrie par dix-sept cafés avalés dans la journée. Il pouvait alors s’attarder des heures sur un détail de l’histoire sans en perdre le fil et se révéla être un puits intarissable de retournements. Il était aussi envoûtant qu’un tribun, aussi malin qu’un diseur de fortune. Il savait soigner les pauses, entraîner des silences de tension narrative, contenir l’émotion d’un personnage pour ne pas briser l’élan, expliquer sans dire, inventer une astuce pour relancer le récit, dresser un paysage si réel, si fidèle, que celui qui l’écoutait avait l’impression d’y être tout entier.
Ainsi il créa dans son université un journal mural hebdomadaire qui servait de panneau informatif aux étudiants. Des poils épais, solides comme de la paille de fer, lui poussaient sur le menton et sur le torse. Il commença à porter une moustache brune aux pointes jaunies de tabac et se mit à nourrir pour la politique cette fascination qu’ont ordinairement les artistes pour l’art.
Ce fut plus ou moins à cette époque qu’il fit la connaissance de Pedro Clavel, militant du MIR vénézuélien. C’était un brun vigoureux, aux os saillants et au teint ocre, avec une belle crinière de palmier, dont les cals des mains et les cratères de la peau révélaient des années passées dans les sierras tropicales. Il avait emprunté les enseignements castristes à la fin de la dictature de Pérez Jiménez, s’était battu pour les réformes agraires alors qu’il n’était pas paysan, s’était sauvé miraculeusement d’une exécution au Nicaragua, et toutes ses expériences, aussi dangereuses qu’émouvantes, lui avaient inculqué une foi combative que le temps rendait de jour en jour plus sévère et plus grave.
Ilario Da le rencontra dans un café qu’on appelait Rincón caliente où, tous les jeudi après-midi, un groupe de jeunes activistes, de socialistes cubains et de militants argentins, se réunissaient autour de bouteilles de vin et d’empanadas pour débattre de la grève des mineurs de cuivre, de l’arrêt du travail des camionneurs et des tentatives de déstabilisation sociale. Un matin, emporté par une discussion sur le libéralisme autoritaire, Ilario Da suivit Pedro Clavel jusqu’à sa maison, dans la grande banlieue de Santiago. Il vivait dans une dépendance au fond d’une arrière-cour remplie de cochons et de lapins. Il lui montra les trois étagères de sa pauvre bibliothèque, au-dessus de son lit, pleines de pages et de lettres écrites à la hâte sur des papiers codés. Il évoqua sa famille de Maracaïbo, sa femme Céleste, sa sœur magnifique, nommée Venezuela, dont le destin allait croiser celui d’Ilario Da, bien des années plus tard, à Paris.
Puis la conversation dériva sur le danger d’une dictature des libéraux et l’importance de se préparer à toute éventualité. Il était un modèle d’intelligence et de courage, et dans les moments où il s’enflammait en se rappelant ses luttes passées, Ilario Da était impressionné par sa modestie. A cette époque, les jeunes militants se passaient de main en main le livre de Nikolaï Ostrovski, Et l’acier fut trempé, publié à Santiago, dont la couverture était faite d’un carton déjà utilisé d’un côté, si bien qu’en retournant l’ouvrage on voyait des extraits de vieux comptes. Le seul exemplaire de Pedro Clavel était devenu un amas compact de feuilles écornées et annotées, un monument de pages brunies par la pluie et les moustiques écrasés, qu’il tendit à Ilario Da avec une solennité soviétique.
- On a besoin d’hommes comme toi dans le parti, lui dit-il. Ilario Da ne put dissimuler son étonnement.
- Quel parti ?
- Le MIR, répondit Pedro Clavel en baissant la voix. Ce fut ainsi qu’Ilario Da intégra le MIR, mouvement d’extrême gauche révolutionnaire, qui prônait la dictature du prolétariat et l’émancipation des classes ouvrières. Il rejoignit cette nouvelle famille avec un mélange de stupéfaction et de confiance, et fit le serment muet d’une complicité qui durerait toute sa vie. Il déserta l’université et pénétra dans une autre école, peuplée d’hommes et de femmes aux discours nouveaux, où il était question de coopératives, de salaire minimum, de retraite et de congés payés. Il se laissa pousser les cheveux, revisita les trésors de la culture bolchevique, exhuma les artistes oubliés que les vieilles républiques avaient enfouis, essayant de saisir cet instant politique dont il sentait, dans son ignorance, qu’il devait être mémorable. Il débarquait à toute heure chez lui, une veste en cuir et un t-shirt rouge, une casquette et des bottes montantes, avec cet air déterminé qui lui valut le surnom de Pantera. Repoussant avec ardeur toutes les digues que sa classe lui imposait, il portait ses boucles en visières, désordonnées, sales, sur ce front obstiné où toute une vie d’engagement était déjà présente en germe.
- Ce garçon va finir marxiste, s’exclamaient les vieilles dames de son quartier.
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