Reste que Balzac, de même que Dickens et Scott, séduit particulièrement ces foules d'individus qui n'ont aucune sensibilité pour quelque forme d'art que ce soit et qui ne le lisent que dans de médiocres traductions. Ce qui témoigne de son immense vitalité, que le plus rude des traitements ne saurait diminuer. Et suggère, de même, qu'il lui manque certaines qualités qui n'importent mais grandement, le cas échéant, qu'à quelques rares lecteurs. Il est un moment où l'on commence à comprendre ce que Flaubert cherchait, à admirer (presque malgré soi), cette singulière intégrité de langue et de vision, cette froideur qui, chez lui, a de la noblesse. C'est un épisode de notre propre existence dont on a plaisir à se souvenir, et Mme Franklin-Grout, ce soir-là, me l'avait remis à portée de main.
Car tel était son nom. Le valet de chambre m'apporta, le lendemain, une carte de visite ; y étaient gravés ces mots :
MADAME FRANKLIN-GROUT
ANTIBES
On avait ajouté dans un coin « Villa Tanit » à l'encre violette.
Dans la soirée, la vieille dame et moi nous retrouvâmes au salon ; Mme Grout évoqua bien des choses. De la guerre de 1870, par exemple, et de son effet sur Flaubert.
Il avait veillé à ce que sa nièce se trouvât à l'abri en Angleterre pendant l'essentiel de cette période tourmentée. Durant la Première Guerre mondiale, elle avait passé une grande partie de son temps en Italie. De toutes les langues qu'elle parlait avec tant de facilité, c'était l'italien qu'elle préférait (elle connaissait même le suédois, ayant vécu en Suède, où son premier époux avait des affaires).
Elle parla de Tourgueniev, de l'affection que son oncle lui portait et de la grande admiration qu'il avait pour son art. Elle aimait à se rappeler ses délicieuses visites à Croisset, récompenses d'une longue attente pour ses hôtes. Tourgueniev envoyait en général une lettre pour leur donner une date, la modifiait dans la suivante, puis par télégramme, et parfois ne venait pas du tout. La mère de Flaubert se préparait à ces séjours en inspectant tous les lits de la maison, sans pouvoir en trouver un seul qui fût assez long pour que « le Moscove » pût s'y coucher à son aise. Mme Grout semblait se souvenir avec un plaisir particulier des soirées où Tourgueniev s'asseyait près d'elle et relisait sa traduction de Faust.– Quelle noblesse de sa part, de se pencher sur mes puérils efforts !
Elle se rappelait bien l'époque pendant laquelle il écrivait Les Eaux printanières et l'excitation qu'elle avait ressentie à la lecture de ce texte. Tout comme Henry James, elle semblait regretter le statut qu'avait eu Tourgueniev dans la maison Viardot –en parlait, même après tout ce temps, avec ressentiment.– Et quand ils organisaient une battue, il s'occupait des chiens ! grommelait-elle.
Un soir, elle évoqua les dernières années de Tourgueniev, si tristes, sa fille, qui l'avait déçu, sa maladie, longue et douloureuse, la manière dont sa vie semblait rétrécir un peu plus à mesure que ses amis mouraient, jusqu'à sombrer dans la désolation. Mais c'étaient là des souvenirs très intimes, et si Mme Grout avait souhaité qu'ils fussent publics, elle les eût écrits.
Mme Viardot, elle l'avait très bien connue, et fréquentée de longues années après la mort de Tourgueniev.. Pauline Viardot était une artiste magnifique, et une femme d'une intelligence et d'un attrait indéniables, d'un grand charme, très espagnole, au fond ! Elle ne tenait pas M. Louis Viardot en grande estime. Je crus comprendre qu'il était plaisant, sans plus. Lorsque je lui demandai s'il avait réellement traduit certaines œuvres de Tourgueniev en français, la vieille dame haussa les sourcils, une lueur moqueuse dans les yeux. -C'est Tourgueniev lui-même qui les traduisit. Viardot avait dû regarder par-dessus son épaule.
Elle n'aimait pas George Sand. Certes, admettait-elle, ses amis hommes ne lui avaient jamais manqué de loyauté et avaient pour elle la plus grande considération ; -mon oncle appréciait sa camaraderie ; cependant Mme Grout trouvait détestable la personnalité de la dame.
Je crus comprendre qu'aux yeux de Mme Grout, George Sand n'avait vraiment rempli aucun des grands rôles qu'elle s'était assignés : la maîtresse dévouée, l'indéfectible amie et « bonne camarade », la mère se sacrifiant pour ses enfants. Les amis hommes de Sand croyaient fermement en toutes ces vertus – elle aussi, sans doute. Mme Grout malgré tout avait l'air de penser qu'en ses diverses relations, Mme Dudevant s'était plus souvent gratifiée qu'elle ne s'était oubliée ; qu'elle n'avait jamais cessé de s'admirer et qu'elle était un rien sournoise. Mme Grout avait pour cette sorte de fausseté, déconcertante, un dégoût instinctif, immédiat, qui lui faisait grincer des dents. Tourgueniev, pourtant analyste pénétrant du caractère féminin, n'avait jamais ressenti, semble-t-il, cette superficialité. Chopin, en revanche, s'en était rendu compte, pour son malheur, en observant, chose curieuse, le comportement de Mme Dudevant envers ses propres enfants. Sa correspondance s'en était fait l'écho sur le tard. Il avait découvert en George Sand une duplicité si subtile, si douloureusement fourbe, que lorsqu'il y fait allusion, ses phrases semblent frémir.
Bien que je m'efforçasse de laisser Mme Grout diriger nos conversations, sans jamais lui faire de suggestion ni l'interroger, je lui demandai tout de même un jour si elle lisait Marcel Proust avec quelque plaisir.
-Trop dur et trop fatigant, murmura-t-elle, congédiant d'un geste de la main le plus grand écrivain français de son temps.
Lorsque je prononçai le nom d'Anatole France, elle s'empressa de dire :
-Oh, je l'aime énormément. Mais je l'apprécie surtout en ce qu'il doit à mon oncle.
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