La physiognomonie
Charles Le Brun et les visages-animaux
Définition et origines antiques
La physiognomonie (du grec physis, « nature », et gnômôn, « celui qui juge, qui interprète ») est une croyance ancienne selon laquelle on pourrait déduire le caractère, les aptitudes intellectuelles ou la moralité d'une personne à partir de l'observation de ses traits physiques, en particulier ceux du visage. L'idée centrale est simple, et trompeuse : le corps extérieur serait le reflet fidèle d'une nature intérieure.
On trouve des traces de cette croyance dès l'Antiquité grecque, notamment dans un traité longtemps attribué (à tort) à Aristote, la Physiognomonica. Mais c'est à la Renaissance que la théorie se systématise vraiment : en 1586, le savant napolitain Giambattista della Porta publie De humana physiognomonia, où il compare méthodiquement les visages humains à ceux des animaux. Selon lui, un homme au visage de lion partagerait le courage du lion, un homme au visage de mouton en aurait la docilité — et ainsi de suite pour chaque espèce.
C'est cette tradition que Charles Le Brun va reprendre et illustrer, avec un talent de dessinateur exceptionnel, un siècle plus tard.
Charles Le Brun et la Conférence sur la physionomie (1671)
Charles Le Brun (1619-1690), Premier peintre du roi Louis XIV et fondateur de l'Académie royale de peinture et de sculpture, ne se contente pas de peindre : il théorise. Après avoir travaillé sur L'Expression des passions (dans la continuité des Passions de l'âme de Descartes, 1649), il prononce le 28 mars 1671, devant Colbert et les académiciens, sa Conférence sur la physionomie de l'homme et ses rapports avec celle des animaux.
Le texte original de cette conférence est aujourd'hui perdu, mais plus de 250 dessins préparatoires ont été conservés et sont aujourd'hui au musée du Louvre (département des Arts graphiques), catalogués dans la base Joconde, la base de référence des collections des musées de France.
La méthode de Le Brun se veut géométrique et presque « scientifique » : il trace des lignes reliant les yeux, les sourcils et le nez, et observe l'angle qu'elles forment. Si cet angle « s'élève » vers le front, il rapproche l'homme de l'âme et de la raison ; s'il « descend » vers le nez et la bouche — jugés plus « animaux » —, il le rapproche de l'instinct et des passions basses.
Quatre visages-animaux étudiés par Le Brun
Les dessins originaux (encre et lavis) sont conservés au Louvre et catalogués dans la base Joconde — voir les liens vers les notices officielles en fin de document. Les images ci-dessous sont des gravures/lithographies du XIXe siècle reproduisant ces mêmes compositions, diffusées en licence ouverte.

Le regard perçant et le nez busqué, proche du bec, évoquent pour Le Brun la fierté, l'autorité et l'élévation d'esprit : l'aigle est associé à la noblesse et au commandement.
D'APRÈS CHARLES LE BRUN · WELLCOME COLLECTION · CC BY 4.0

Les oreilles longues et le regard placide évoquent, dans la tradition populaire reprise par Le Brun, la patience et l'endurance au travail — mais aussi une forme d'entêtement et de docilité un peu bornée.
D'APRÈS CHARLES LE BRUN · WELLCOME COLLECTION · CC BY 4.0

Les grands yeux ronds et les oreilles dressées, aux aguets, évoquent la timidité et la vigilance craintive — le lapin incarnant traditionnellement la peur et la fragilité face au danger.
D'APRÈS CHARLES LE BRUN · WELLCOME COLLECTION · CC BY 4.0

Les traits épais et le front bas symbolisent, dans cette logique, la force physique brute associée à une lenteur d'esprit — un raisonnement typique de l'époque, aujourd'hui largement contesté.
D'APRÈS CHARLES LE BRUN · WELLCOME COLLECTION · CC BY 4.0
Une théorie qui a marqué son époque… et les suivantes
Publiés en 1806 sous forme de gravures par le conservateur du Louvre Morel d'Arleux, les dessins de Le Brun rencontrent un succès considérable et contribuent à relancer l'intérêt pour la physiognomonie, déjà popularisée au XVIIIe siècle par le pasteur suisse Johann Caspar Lavater (Essai sur la physiognomonie, 1775-1778), best-seller européen de son temps.
Au XIXe siècle, cette même logique — juger l'intérieur d'après l'extérieur — se retrouve dans la phrénologie de Franz Joseph Gall (qui prétend lire le caractère dans la forme du crâne) puis dans l'anthropologie criminelle de Cesare Lombroso, qui affirme pouvoir identifier des « criminels-nés » à partir de traits du visage et du crâne. Ces théories seront largement utilisées pour légitimer, avec une apparence scientifique, des préjugés racistes, sexistes et sociaux.
Un écho littéraire : Le Brun et La Fontaine
Le Brun n'est pas seul, dans les années 1660-1670, à associer un animal à un trait de caractère humain. Quelques années avant sa conférence, Jean de La Fontaine publie son premier recueil de Fables (1668), où chaque animal incarne de façon stable une qualité ou un défaut : le renard est rusé, le loup cruel et hypocrite, la fourmi prévoyante et laborieuse, la cigale insouciante, le lion puissant et souverain. Dans Le Renard et la Cigogne, Le Loup et l'Agneau ou La Cigale et la Fourmi, l'animal n'est jamais neutre : il « joue » un caractère humain reconnaissable, exactement comme les têtes-animaux de Le Brun prêtent un caractère humain au lapin ou au bœuf.
Les deux démarches reposent sur la même hypothèse culturelle héritée de la tradition antique et de della Porta : chaque espèce animale porterait, de façon fixe et universelle, un trait moral que l'on pourrait reconnaître d'un coup d'œil — la ruse du renard, la noblesse du lion, la lenteur du bœuf.
Mais une différence essentielle sépare les deux artistes. La Fontaine construit une fiction morale assumée comme telle : l'apologue est un genre littéraire qui vise à instruire en divertissant, sans prétendre à une vérité scientifique sur les visages réels. Le Brun, lui, présente sa théorie comme une connaissance objective, fondée sur la géométrie des traits du visage. C'est cette prétention à la science — et non à la fable — qui rend sa démarche plus problématique : ce que La Fontaine offre comme une métaphore poétique, Le Brun le propose comme un diagnostic.
Un regard critique : une « science » sans fondement
Aucune étude scientifique sérieuse n'a jamais démontré de lien entre la forme du visage et le caractère, l'intelligence ou la moralité d'une personne. La physiognomonie est aujourd'hui considérée comme une pseudo-science : elle confond corrélation apparente et causalité, et habille des préjugés culturels (sur les animaux, sur les peuples, sur les classes sociales) d'un vernis de rigueur géométrique.
Le débat n'est pas seulement historique : plusieurs études récentes en intelligence artificielle ont prétendu prédire la criminalité, l'orientation sexuelle ou la personnalité d'une personne à partir d'une photo de son visage. Ces travaux ont été largement critiqués par la communauté scientifique, qui y voit une résurgence de la physiognomonie sous une forme technologique nouvelle — avec les mêmes risques de discrimination.
Conclusion
Les dessins de Charles Le Brun restent fascinants comme témoignages d'histoire de l'art et d'histoire des idées : ils montrent avec quel talent un artiste peut donner forme visuelle à une théorie de son temps. Mais la « science » qu'ils illustrent a été depuis entièrement discréditée. Les étudier aujourd'hui est précieux justement parce que cela montre comment un système à l'apparence rigoureuse — la géométrie, les angles précis — peut habiller des préjugés d'une autorité scientifique trompeuse : une leçon de vigilance critique toujours utile face à des affirmations contemporaines qui prétendent déduire des traits de personnalité de l'apparence physique.
Les dessins originaux de Charles Le Brun sont conservés au musée du Louvre et catalogués dans la base Joconde (collections des musées de France) :
Les reproductions de ce document (aigle, âne, lapin, bœuf) proviennent de la Wellcome Collection, diffusées en licence CC BY 4.0 via leur serveur d'images IIIF — les dessins originaux du Louvre étant soumis à autorisation de la RMN.