- Amen.
- Pardon ?
- Moi, je veux bien être surpris, ai-je dit, voir quelque chose d'inattendu, qui dépasse ma réflexion, mes attentes, ma posture, ma sensibilité et qui, en ce sens, vient proposer du nouveau, je dirais même de l'inespéré. En revanche, quand je suis dérangé par la photo d'un homme en train de se mutiler, ce n'est pas parce qu'elle est inattendue mais parce qu'elle heurte ma vision du monde et ma conception de l'humain, du corps, de l'intégrité. Cette photo ne déplace pas ma conception : elle la contrarie radicalement et n'a donc aucune chance de la modifier. Elle correspond à une vision de l'homme qui me dérange en effet, mais comme me dérangent le nazisme, l'antisémitisme etc. Il y a des tas de choses qui me dérangent et qui ne sont pas de l'art pour autant. Le dérangement n'est pas un critère. J'attends de l'art qu'il m'ouvre des possibilités de vision du monde nouvelles, mais quand je suis dérangé parce que cela me dégoûte ou va contre ma conception de l'être humain, je ne vois pas le vertu de ce dérangement.
- Est-ce qu'on peut avancer que l'œuvre de MacCarty s'inscrit dans la continuité de la nécessaire opération de la catharsis, exhibant la violence pour mieux nous en débarrasser ? L'art ici nous permet d'éjecter de nous-mêmes cette pulsion violente en proposant des objets qui dépassent toute limite. "
La fille avait du biscuit. Mais Gulliver aussi.
- Dans les temps plus anciens, on allait place de Grève pour assister aux exécutions. D'une part, je ne suis pas certain que cette fascination pour l'horreur empêchait la violence quotidienne, d'autre part elle n'avait rien à voir avec un quelconque sentiment esthétique. Elle peut y être liée, mais il ne suffit pas qu'il y ait expression de la violence pour faire une œuvre. Je suis d'accord avec le critère d'intensité : l'œuvre doit présenter de l'intensité, par sa richesse, sa diversité, la concentration de ses effets etc. Mais l'intensité de l'émotion qu'elle suscite peut ne pas relever du tout d'un sentiment esthétique. Quand ce ne sont pas des œuvres dégoûtantes, MacCarty nous présente des œuvres essentiellement fondées sur la dérision - dérision des personnages, dérision des situations, dérision du médium. Permettez, mais j'ai du mal à croire que tant de dérision accumulée puisse provoquer de l'intensité ou une quelconque catharsis.
Une assemblée de sept ou huit personnes avait commencé à nous entourer, le catalogue circulait de main en main, les gens se montraient des pages, commentaient à voix basse et suivaient notre joute. Une dame minuscule a pris la parole et a dit d'une voix douce : "J'ai bien conscience qu'on touche à un point de vue qui ne vaut que peut-être que pour moi - et pour monsieur, si je le suis bien - mais les œuvres de MacCarty témoignent surtout d'une vision de l'homme que je ne partage pas et même déteste, vision où le corps est séparé de l'esprit et avili. Infériorité de la matière, dégradation de la chair : j'exècre le fait d'exalter, par la prétention à faire œuvre, l'avilissement du corps. Voilà véritablement où se niche la dérision condamnable de cet artiste"
Un barbu qu'on n'avait pas encore remarqué et qui portait un drôle de petit chapeau d'où pendaient de chaque côté un fil et deux pinces à linge a demandé courtoisement : "Et Dada alors ?", en tanguant un peu sur ses jambes comme s'il s'excusait d'exister. La dame ne s'est pas démontée : "Quand Dada considérait l'univers entier avec dérision, rien n'échappait à sa moquerie virulente, ni l'art ni le reste. C'est pourquoi Dada n'entrait évidemment pas au musée, cat il crachait aussi et surtout sur le musée et faisait non seulement table rase de toutes les formes d'œuvres mais aussi de toutes les formes d'institutions artistiques. Mais quand on installe la dérision dans les musées, que reste-t-il de la dérision ? Ou, du moins, que reste-t-il de la force critique potentiellement contenue dans certaines formes de dérision ? Au contraire, après Dada, c'est la terre brûlée, et c'est d'ailleurs pourquoi les surréalistes s'en sont finalement démarqués : ils voulaient quand même faire œuvre - à certaines conditions, mais ils croyaient aux œuvres."
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